Créer une nouvelle à  partir d’une structure existante 

 

Cette proposition d’écriture invite à analyser un texte d’auteur, à repérer sa structure et à la réutiliser en changeant des éléments clés. Ainsi, on parvient à une création originale même si l’on a des difficultés à imaginer une intrigue.

 

TEXTE SUPPORT

TOTO
Georges, ton frère est prêt. Dépêche-toi !
Georges grogne, cherche à gagner du temps.
– Je mets deux francs sur la cheminée. Tu lui achèteras une sucette !
Il faut y aller ! Comme si, par cette chaleur, on ne pouvait pas le laisser tranquille. Georges repousse son fauteuil, rageusement.
– Marchez à l’ombre. Tu sais comme Maurice est fragile… Tu entends, mon petit Maurice ? Obéis bien à Georges… Ne fais pas d’imprudence. Et toi, Georges, donne-lui la main quand vous traversez le boulevard.
– Écoute, maman, crie Georges, hors de lui. Je commence à savoir ce qu’il faut faire. J’en ai assez, à la fin… Allez, Toto, amène-toi.
– Je te défends d’appeler ton frère Toto. Si ton père t’entendait !
– Bon. Il ne m’entend pas. Marche devant, Toto !
Il claque la porte ; l’ascenseur vient à leur rencontre. Georges sent la colère mûrir en lui comme un abcès. Il en a des élancements dans la poitrine.
– Touche pas !
Georges fauche la main de Maurice qui se dirige vers les boutons. Maurice adore arrêter la cage entre deux étages.
 » J’en ai marre, marre! se répète Georges. On me prend pour une nurse ! « 
Dans la rue, il hésite. Il sait qu’il y a, là-haut, au quatrième, une fenêtre entrouverte, un visage embusqué, des yeux qui l’observent. Il prend la main de son frère. Il la serre comme il ferait d’un linge pour en exprimer l’eau. Maurice grogne.
– Tu n’aimes pas ça, murmure Georges. Tant mieux !
Passé le coin de la rue, il lâche la main.
– Pas vrai, Toto, que tu es assez grand pour marcher tout seul ?
Georges est juste à l’âge où l’on déteste porter un paquet, où l’on évite de sortir avec ses parents, où l’on croit toujours voir une moquerie dans les yeux des filles. alors, toujours être escorté de Toto !…
Georges traverse le boulevard sans crier gare. Mais Toto suit à un mètre. Côté soleil, la chaleur est suffocante. Si seulement l’indésirable Toto pouvait attraper une bonne migraine, quelque chose qui le tienne au lit pendant des semaines ! Georges s’arrête devant une vitrine. Il regarde les palmes, les bouteilles, les grosses lunettes de plongée. Près de lui, Toto suce son pouce… Des semaines de liberté ! Plus de comptes à rendre, de rapports à faire…
– Ton frère ?
– Il a été sage.
– Alors, demain, emmène-le à Guignol ! « 
La pire corvée ! La plus humiliante ! Non. Ce n’est plus possible. Georges remâche sa révolte. Il n’y en a que pour Toto, le pauvre poulet, le petit chéri, le mimi ; on lui passe deux doigts entre le col et la peau pour voir s’il n’est pas en sueur, on lui tâte le front, les mains… Fais la bise… Qu’est-ce qui va à son dodo, comme un amour… Et moi, je compte pour quoi ? Je suis le cornac, le valet, l’esclave…
Toto se baisse, pour ramasser un mégot. C’est sa dernière manie. Georges n’intervient pas. Qu’il le suce, qu’il l’avale, si ça lui fait plaisir. Georges s’éponge la figure. C’est lui que le soleil incommode. Il repasse à l’ombre. Toto est toujours là.

Les rues commencent à descendre vers la Seine. Les passants flânent ; le beau temps met sur leur visage comme un étonnement de bonheur. Et Georges se dit qu’il pourrait essayer de perdre Toto. Ce serait facile. Mais ça mènerait à quoi ? Père, mère, grand-père, grand-mère, tout le monde l’accablerait…  » Tu n’as pas de cœur…  Tu es jaloux de ton frère…  » Toto récupéré retrouverait sa place, son trône. Et tout recommencerait.
Non. Ce n’est pas le bon moyen. Peut-être n’y a-t-il pas de moyen ! Voici le fleuve, ses chalands, sa lumière. À la voûte des ponts danse un clapotis de reflets.  Georges descend sur la berge, Là, il sera tranquille. Toto est fasciné par l’eau. Il s’assied, jambes pendantes. De temps en temps, il désigne un bateau, un train de péniches. Beau… Beau…
Oui, mon vieux, beau, beau, amuse-toi et fous-moi la paix!… Georges allume une cigarette. À droite, il y a un clochard qui dort ; à gauche, un pêcheur qui, de temps
en temps, gratte ses coups de soleil. La vie s’est retirée; elle gronde au loin. Elle berce mille pensées inavouables. Il suffirait d’une petite poussée. L’eau est profonde à cet endroit. Le bouchon de pêcheur est fixé très haut, sur le fil. Plus de trois mètres. Mais quelle excuse trouver ? Dire  » C’est Maurice qui m’a entraîné jusque-là.  » Pourquoi pas? Est-ce que les caprices de Toto ne sont pas des ordres?… Et puis quoi ? On vous le repêcherait, votre Toto ! Il y aurait bien, au dernier moment, un courageux sauveteur… Il suffirait, ensuite, de fourrer Toto grelottant dans un taxi et de le ramener en vitesse. La scène serait affreuse mais, après, c’en serait fini de ces promenades odieuses. Jamais plus on ne confierait le précieux Toto à son frère.
Georges regarde Toto qui serre ses mains entre ses cuisses et bat la pierre du quai de ses talons, en cadence. Une toute petite poussée ! Le clochard dort profondément. Le pêcheur a oublié le monde. Georges s’approche. Toto lève les yeux.
– Soif ! dit-il.
Ah ! tu as soif ! Eh bien, tu vas boire un coup, je te le promets. Georges est tout près. Il retient sa respiration, concentre ses forces.
Tout s’est passé très vite. L’eau emplit la bouche de Georges. Il lève un bras. Le courant, déjà, l’entraîne. Il aperçoit la face ronde de Toto, ses yeux obliquement fendus, son nez camus, son sourire idiot. Un demeuré, quand il a dix-huit ans, est fort et leste comme un gorille.
Le ciel est si bleu. Et maintenant l’eau verte, de tous côtés, s’assombrit…

BOILEAU-NARCEJAC

Consignes d’écriture : Rédiger un récit en s’inspirant de la trame de cette nouvelle, à savoir :

1 – Une scène d’exposition,

2 – le conflit éclate,

3 – le début de la promenade,

4 – flash back,

5 – retour du récit au temps présent de la promenade,

6 – le passage à l ‘acte,

7- le retournement inattendu de la situation

 

Rosalie

 

— Max il est déjà seize heures ! Tu as promis de sortir Rosalie.

Max marmonne entre ses dents et peste contre cette promesse idiote. Jouer la montre n’avait servi à rien, le vieux n’avait pas oublié. Ca ne s’arrêterait donc jamais ?

— Tu sais que je n’aime pas vous savoir dehors la nuit.

Bon sang il va falloir y aller. Impossible d’y couper. Max se lève et attrape sa veste d’un geste rageur.

— Et tu fais attention, hein Max ? Tu n’emmènes pas Rosalie dans des endroits louches !

— Oui, je sais soupire Max.

— Et tu vas doucement, tu sais qu’elle est fragile !

— C’est bon P’pa, je sais tout ça ! Tu me répètes tous les jours la même chose ! Tu me prends vraiment pour un crétin ou quoi ?

— La confiance, ça se mérite mon gars.

« Vieux schnock ! » grommèle Max en se dirigeant vers la porte

— Qu’est-ce que tu marmonnes ?

— Rien. Regarde, je suis parti, répond Max.

Il sort de la maison en claquant la porte. « J’en peux plus de ces ballades tous les jours, râle-t-il. Il peut pas le faire lui-même ? J’en ai marre, marre ! »

Max sait que le vieux est derrière son carreau à le surveiller. Il va les suivre des yeux jusqu’au coin de la rue. Alors devant le garage, dans l’angle mort de la fenêtre, Max lance un coup de pied à Rosalie et d’un air dégoûté : « allez la vieille, c’est l’heure de la promenade ».

Ils s’engagent dans la rue, doucement comme l’a dit le père, mais sitôt hors de vue, Max force l’allure. Rosalie crache et tousse. Elle a du mal à suivre le rythme que lui impose Max.

— Ah t’en baves hein, vieille carne ? Ça t’apprendra à me pourrir la vie, crache Max un sourire mauvais aux lèvres.

Il voudrait être n’importe où ailleurs. Il a passé l’âge de subir les caprices du vieux ! Max a ses copains, la chasse, les parties de cartes et puis Lou ! La fille du bistrot. Un jour il l’inviterait à sortir. Mais pour l’heure, il n’est  pas question de ça, c’est ballade avec Rosalie ! Si seulement elle pouvait crever sous l’effort ! Finies les ballades à la noix tous les après-midi  et les rapports au vieux en rentrant.

« Alors comment ça s’est passé ? Tu as été prudent ? Vous êtes allés où ? Rosalie  s’est bien comportée ? Et patati et patata. L’interrogatoire  durerait une éternité. Je t’en foutrai moi ! Depuis que le père s’en est entiché, il n’y en a plus que pour Rosalie. Tout le reste ne compte plus. Même moi, son propre fils, je ne compte plus que pour du beurre ! Juste bon à la sortir. Et encore, il n’a même pas confiance ». 

Le soleil inonde les rues. Les gens sont dehors et profitent de la douceur de l’arrière-saison. Les terrasses de bistrot sont noires de monde. « Et moi je suis là… » enrage Max. La vie était si simple et si agréable avant que n’arrive Rosalie. Mais il a fallu que le vieux gâche tout !
Max se dit qu’il pourrait la perdre très loin de la maison. Ou mieux encore dans un bois ou une carrière abandonnée. Rien de plus simple. Le vieux râlerait c’est sûr. Il l’insulterait, lui dirait qu’il a été imprudent, inattentif, et le traiterait de bon à rien. Mais au final ça servirait à quoi ? Quelqu’un finirait bien par la retrouver, et ce serait reparti pour un tour.

Non ce qu’il faudrait pour être tranquille, c’est qu’elle disparaisse définitivement. Mais où ? C’est que c’est un morceau la Rosalie !

L’après-midi touche à sa fin. Ils sont sur la route qui longe la falaise. Au bout, derrière les grands saules, il y a l’étang et ses eaux fangeuses. Le coin est presque désert. Un couple de randonneurs rentre sur la ville. « La falaise serait idéale mais comment j’expliquerai qu’on se soit engagé si près du précipice ? Non, le vieux n’est pas con à ce point. Ça ne marchera pas. Et puis c’est trop risqué, trop bruyant. L’étang ! Oui, l’étang serait parfait.

Le coin est complètement isolé et il est très facile d’arriver au bord de l’eau. Il est plein de vase et on s’y enfonce comme dans du beurre. Comme ce jour où il avait vu un chevreuil se faire aspirer et disparaître en quelques secondes à même pas un mètre de la rive. C’est décidé, l’étang sera le tombeau de Rosalie.

Ils sont sur la rive, face à l’eau stagnante. La nuit est tombée. Il n’y a plus un bruit. Ils sont seuls au monde. La décision de Max est prise. Il ne lui reste plus qu’à passer derrière Rosalie, une forte poussée et hop ! On n’en parle plus. Il respire un grand coup et se retourne.

Max pousse un cri. Le choc est violent, la douleur fulgurante. Il recule d’un pas, perd l’équilibre. Il fait de grands moulinets avec ses bras pour tenter de se rétablir et soudain le froid le saisit. Il est dans l’eau. En une seconde il s’est enfoncé dans la vase jusqu’aux genoux. Elle l’aspire inexorablement en l’éloignant du bord. Max se débat mais ses mouvements ne font qu’empirer les choses. Il lève la tête, paniqué. Rosalie est là. Ses chromes brillent sous les reflets de la lune. La portière côté chauffeur est ouverte. Il était pourtant sûr de l’avoir fermé. Mais ça n’a plus d’importance, il a de l’eau jusqu’au menton. La vase comprime sa poitrine et l’empêche déjà de respirer. C’en est fini ! Avant de disparaître, il a juste le temps de remarquer que la calandre et le pare choc ressemblent à des lèvres. Elles semblent sourire…